En 2001 :
Entretien paru en Janvier 2001 sur www.fila.com
Fila.com: Félicitations pour votre victoire à l'Open d'Australie. Que vous a apporté cette expérience ?
Jennifer Capriati : Maintenant je sais que je peux faire face à de nouvelles pressions. Avant l'Open d'Australie, je pouvais jouer pour le fun, sachant que les autres joueuses ne me craignaient pas, et que certaines d'entre elles me regardaient avec affection et compréhension. Mais quand vous battez la numéro un mondiale dans la finale du premier tournoi du Grand Chelem de l'année, les choses changent. Maintenant je ne veux plus m'arrêter.
Fila.com : En quoi avez-vous changé, comme personne et comme joueuse par rapport à ce que vous étiez adolescente ?
J.C : Ma situation était effectivement unique, tout comme mon histoire. Je devais me comprendre moi même. J'ai dû réaliser où j'allais et ce que je faisais, avant de prendre une décision pour le futur. C'est ce que j'ai fait vers 20 ans, et c'est à ce moment-là que j'ai commencé à être indépendante. Je n'étais plus une enfant et j'avais le contrôle de mon existence. Maintenant je me sens réelle. Mes expériences ont fait de moi ce que je suis.
Fila.com: Quelle importance tient votre famille pour vous ?
J.C : Mes rapports avec mes parents sont meilleurs que jamais. Je les aime. Et mon père qui m'a appris à jouer au tennis, est de nouveau mon coach. Il est mon guide idéal.
Fila.com : Vous vous êtes éloignée du tennis professionnel un moment. Qu'avez-vous découvert sur vous-même pendant cette période ?
J.C : Le fait de découvrir des aspects positifs de ma personnalité a ouvert la porte vers une autre vie. Mais pendant ce break, au fond de moi-même je souhaitais rejouer au tennis. Et je n'ai pas laissé tomber car je ne me sentais pas heureuse.
Fila.com : Quel est le titre du Grand Chelem que vous aimeriez ajouter à votre collection ?
J.C : La prochaine étape, ce sera Wimbledon. Si je pouvais choisir de gagner un autre tournoi du Grand Chelem, je dirais Wimbledon. Cet endroit procure un sentiment unique. L'herbe, l'Histoire...
Fila.com : Pourquoi avez-vous choisi le tennis ?
J.C : En fait c'est le tennis qui m'a choisie. Mon père m'a fait débuter très jeune. Le tennis a toujours fait partie de ma vie, depuis le tout début.
Fila .com : Qu'est-ce qui vous pousse à continuer quand un match, ou la vie deviennent compliqués ?
J.C : Quand ça devient difficile, je me dis qu'il y a beaucoup de gens qui se trouvent dans des situations bien pires, et que les choses pourraient être beaucoup plus difficiles qu'elles ne le sont. J'ai de la chance de faire ce que je fais.
Fila.com : Que faites-vous dans vos moments libres ?
J.C : Je me relaxe, je vais à la plage, au cinéma. Je fais du shopping, je lis.
Fila.com : Quels sont vos livre et film préférés ?
J.C : Mon livre préféré, c'est 'L'art du bonheur' du Dalai Lama, et mes films préférés sont 'Vol au-dessus d'un nid de coucou' et 'Lorenzo's oil'.
Fila.com : Quel est votre plat préféré ? Avez-vous une recette personnelle ?
J.C : J'aime les pâtes. Je n'ai pas de recette spéciale mais j'utilise des ingrédients allégés.
Fila.com : Y a-t-il quelquechose de particulier qui vous aide à vous relaxer après un match ?
J.C : Après un match j'aime bien me faire masser. Faire du shopping, aller au restaurant avec des amis, ou parfois aller danser.
Article paru dans 'L'équipe Magazine N°994', Mai 2001
II tient le double rôle de père et d'entraîneur de Jennifer Capriati. Stefano retrace les hauts et les bas de la vie aux côtés de sa fille, revenue aujourd'hui au sommet.
Propos recueillis par Virginie Sainte-Rose
Stefano Capriati a mis plusieurs mois à bien vouloir parler, car il rechigne désormais à s'exposer. Celui qui est à l'origine du succès de Jennifer a aussi été accusé de tous les maux quand sa fille a connu une crise d'adolescence particulièrement agitée, cristallisant les critiques sur les parents démiurges et manipulateurs qui sévissent dans le sport. Aujourd'hui, les passions se sont apaisées et Jennifer a renoué avec le succès et le top 10. L'occasion pour lui, dix jours avant Roland Garros, de revenir, d'abord avec réticence puis sans détour, sur les hauts et les bas de leur ascension commune.
LES PREMIERS PAS DE JENNIFER :
« Très vite, je me suis aperçu qu'elle voulait en faire plus que les autres, qu'elle avait beaucoup d'énergie, qu'elle était douée physiquement. Au jardin d'enfants, elle essayait de toucher les jeux de barres alors qu'elle n'avait que deux ans. Idem à la piscine où elle se frottait systématiquement à des gamins plus âgés de deux, trois fois son âge. Alors, je me suis dit qu'il fallait canaliser tout ça. Jennifer aurait été une bonne athlète quelle que soit la discipline, mais je connaissais le tennis, et c'était plus facile de le lui apprendre. Elle aurait voulu faire de la natation, je n'aurais pas pu l'aider. Et quand elle s'est mise au tennis, c'était remarquable : son aisance, ses qualités de coordination. Très vite, elle a adoré le jeu.»
JENNIFER « ENFANT OPPRIMÉE » :
« On a écrit toutes sortes de choses bêtes et méchantes. Soi-disant que je lui faisais faire des pompes. Jamais. On a dit que je la poussais constamment. Ce n'est pas vrai. En fait, je l'emmenais souvent au magasin de jouets même quand elle avait perdu. Si elle avait bien joué, si elle s'était fait plaisir, c'était ça la victoire. L'enfant ne sait pas vraiment, ne connaît pas tous les enjeux. C'est comme une sorte d'égoïsme (il est le centre de son monde) ou d'insouciance naturelle à cet âge-là. Quand il va traverser la rue, il faut que quelqu'un soit là pour lui dire si c'est dangereux ou non. Pareil si vous vous regardez dans le miroir. Vous vous demandez : est-ce que je suis belle ou pas ? Ce n'est pas comme ça que vous pouvez répondre. Quelqu'un doit vous le dire !... Encore que la beauté, ça reste très abstrait, mais être bon en tennis, c'est encore moins subjectif. Il n'empêche que quelqu'un doit se rendre compte de votre talent. Je crois aussi que chez les femmes ça se joue plus tôt. J'ai assisté à un colloque où on expliquait qu'à treize-quatorze ans beaucoup de choses étaient déjà en place pour une jeune championne, tandis qu'un homme a une marge de progression plus grande. Il faut donc intervenir très tôt. »
SES PROPRES COMPETENCES :
« J'ai été dans le sport toute ma vie. L'entretien physique, ça me connaît. J'ai été joueur de foot, cascadeur pendant quinze ans... À en croire ce que j'ai lu ou entendu, parfois les gens savent mieux que moi ce que j'ai fait de ma vie... Enfin, moi, je vous dis que je maîtrise aussi très bien le tennis. Je n'ai peut-être pas été un joueur pro mais je sais de quoi je parle. Je me suis documenté, informé. Il faut aussi collaborer avec les autres coaches. Si McEnroe se mettait à enseigner uniquement sa manière de jouer, ça ne pourrait pas marcher avec tout le monde. Après tout, c'est moi qui connais le mieux ma fille. C'est moi qui l'ai faite. Je connais son moteur, son énergie. À la fois, connaissant bien ma fille, j'ai pu m'adapter à son jeu. Alors, cet hiver quand elle m'a demandé : 'Allez, papa, essaie de m'entraîner en direct et on verra', je n'ai pas hésité. Le fait que je sois son père rend les choses plus simples. Je crois que pour Jennifer, même sur le court, je suis d'abord son père et je lui apprends quelque chose, comme je peux la guider dans d'autres compartiments de sa vie. Comme j'ai pu lui apprendre à marcher, à manger... Néanmoins, en ce qui me concerne, sur le court, je me sens vraiment entraîneur. Je pense à mon job, bien bosser avec elle. Après, quand on rentre à la maison, on passe à autre chose. On ne parle pas vraiment de tennis. Il y a bien d'autres choses à raconter. »
LES MATCHES ET LES VICTOIRES :
« Sa victoire cette année à l'Open d'Australie n'est pas le fruit du hasard. Elle a aussi gagné à Charleston en avril contre Martina Hingis. Elle est vraiment de retour. À chaque fois, elle passe un cap et, dernièrement, on la retrouve le plus souvent en finale ou en demie. Les victoires sont la récompense de son travail, lui donnent de la confiance et donc la motivent encore pour s'entraîner, se préparer physiquement et jouer. Quand elle gagne,je la laisse en profiter. Si elle perd, je ne vais surtout pas l'accabler, pour lui dire 'tu aurais dû faire ci ou ça'. Ce n'est d'ailleurs certainement pas le meilleur moment. Voyez, par exemple, nous sommes mardi. Elle a perdu la finale dimanche contre Amélie Mauresmo à Berlin. Ce n'est qu'aujourd'hui, à l'entraînement, que je lui ai parlé du match. Elle est sur le court, elle est motivée, c'est le bon moment pour qu'elle enregistre ce que je lui dis. Ce n'est pas en allant se promener dans la ville ou lors du dîner que je vais lui parler. J'interviens sur le court. À la limite, je dirais que les deux heures d'entraînement ne lui appartiennent même pas. Ce sont les miennes. »
LA MÉDAILLE OLYMPIQUE DE 1992 :
« C'est mon plus grand plaisir. Elle a magnifiquement joué. Elle a battu Arantxa, Steffi, les meilleures du moment. Et puis, ensuite, l'hymne national, le drapeau qui s'élève. C'est un bonheur indescriptible. Les Jeux, c'est spécial. C'est tous les quatre ans. Et puis, c'est la concentration de l'excellence, du talent. Elle a vécu au village parmi tous les athlètes. C'est une émulation incroyable. Chacun se respecte quel que soit le sport. J'étais fier qu'elle soit là-bas et qu'elle réussisse, Dans le tennis, on a l'habitude de déconsidérer les Jeux, mais demandez aux gens qui ont gagné, qui ont vécu les Jeux. Je crois qu'ils se souviennent de leurs émotions. Et puis, c'est facile de ne pas s'emballer pour la médaille olympique. Il y a un proverbe italien qui dit que c'est aisé de dire que la grappe de raisin n'est pas bonne quand on ne peut pas l'atteindre. »
LA CRISE D'ADOLESCENCE :
«Vous, moi, on a tous été adolescents et capables de faire des erreurs à ces moments-là. C'est une période spéciale où l'on veut s'affirmer, penser différemment. Le problème, c'est que c'est une personne publique. À son jeune âge, elle ne s'est pas forcément rendu compte des conséquences, comme voir des affaires qui relèvent de la vie privée dans les journaux. Elle s'est surtout fait mal à elle-même. Elle n'a blessé personne. Il y a deux ans, à l'US Open, elle a lu une lettre où elle s'excusait de ce qui s'était passé et où elle demandait aux journalistes de la laisser tranquille avec son passé. Elle tenait à dire aux gens qu'elle était désolée et qu'elle était néanmoins une bonne personne. Malgré tout ce qui s'est passé, je constate que c'est une des joueuses les plus aimées du public. »
LA PERCEPTION DE LA PRESSE :
« D'une façon générale, je respecte beaucoup le travail de la presse, qui est là pour donner des informations. J'ai même des amis journalistes qui ont écrit très précisément ce qui était arrivé à ma fille. Parmi vous, certains écrivent des choses justes, d'autres non. C'est la vie. En tout cas, vouloir tout contrôler, c'est une vaine bataille. Dans les mauvais moments, la presse, qu'elle soit américaine, française ou italienne, ne vous ménage pas ! Et puis, quand ça va mieux, tout le monde est plus gentil avec vous. »
LES ERREURS :
« Je n'ai pas changé, mais j'ai évolué dans la façon d'enseigner à Jennifer. J'ai appris de mes erreurs également. Par exemple, mon fils Steven joue très bien au tennis, mais il est finalement allé à la fac.Tant mieux, c'est son choix, même s'il a beaucoup de talent sur le court. Après tout, on n'est pas préparé à être parent. On apprend de ses enfants. C'est un échange. Il a fallu réfléchir sur ce qui est arrivé à Jennifer. Encore une fois, ce n'était pas à cause du tennis. Ça se serait produit quoi qu'il arrive. En tant que père, il faut être patient, croire en Dieu, en des jours meilleurs, et un jour ça s'arrête. Surtout aussi ne pas punir son enfant, mais l'aimer et essayer de le comprendre. »
LA DISCIPLINE :
« C'est une adulte désormais. Elle doit aussi se prendre en charge. À Monte-Carlo, pour notre préparation, il y a pas mal de distractions ; on est sur la Côte d'Azur... Ce n'est pas moi qui vais lui dire de ne pas se coucher tard le soir. D'abord, il y a d'autres personnes pour cela, comme la jeune femme qui s'occupe de l'entretien physique, et puis elle doit assumer et savoir ce qui est le mieux pour elle. Moi, je lui demanderai juste d'être présente sur le court à 10 heures tous les matins. Le reste, c'est son affaire. »
LE TRAVAIL :
« En Floride, pour ce qui est de sa préparation, disons qu'elle joue une heure, une heure et demie le matin, après quelques étirements et échauffements. Elle revient déjeuner, repart pour une ou deux heures de tennis, puis trois quarts d'heure de gym avec un des deux préparateurs physiques qui travaillent avec elle. Techniquement, elle n'a pas grand-chose à changer. C'est plus la rapidité, le timing, qu'il faut travailler notamment avec la préparation physique. Pour moi, doit jaillir de la raquette le même punch que celui d'un boxeur. Sinon, je veille aussi à ce qu'elle ne prenne pas d'habitudes, de réflexes, car c'est le début des mauvais choix à la longue. »
L'ENTOURAGE :
« J'ai toujours essayé que Jennifer soit entourée de gens compétents et ayant la passion du sport. J'ai ainsi côtoyé Chris Evert, Manolo Santana, Thomas Gullikson... Ça permet aussi d'équilibrer la relation que vous tissez avec l'enfant. Ne pas être toujours présent, mais veiller à ce que ça se passe bien pour elle. Parfois, certains coaches pouvaient former Jennifer d'une manière totalement différente, voire opposée à la mienne. Elle venait me voir et je lui disais de prendre, d'apprendre le maximum et ensuite de choisir ce qui lui convenait le mieux. Aujourd'hui, Jennifer travaille également avec deux préparateurs physiques, une jeune femme et un homme qui a travaillé avec Pete Sampras. En Floride, je suis beaucoup moins souvent sur le court. Il y a des entraîneurs avec qui je parle régulièrement et parfois, pour bosser un truc précis, j'interviens. »
LA VICTOIRE A L'OPEN D'AUSTRALIE :
« L'an passé, Jennifer était en demi-finale de l'Open. Ensuite, au Lipton, elle s'est blessée au tendon d'Achille. Pendant trois mois, elle n'a pas fait grand-chose. Pendant la saison sur herbe, elle a commencé à jouer correctement de nouveau. On a bien travaillé. Un nouveau préparateur physique nous a rejoints. À la fin de la saison, avant d'aller en Australie, je lui ai dit : « Tu joues 60 % mieux qu'au début de l'année. » Et puis, très honnêtement, il y a un moment (et pas seulement en tennis d'ailleurs) où on sent que les gens flottent, qu'ils maîtrisent l'espace. Ils dégagent alors une grande confiance. Même si Jennifer est une personne humble, qui ne frime pas. »
LA RELIGION :
« Je suis catholique. Dieu dit de pardonner, d'essayer d'être meilleur, de positiver, alors je m'efforce de suivre ses principes. Quand ma fille a traversé des périodes difficiles, je l'ai soutenue et j'ai tenté de tirer des leçons positives de tout cela pour qu'elle puisse rebondir. Moi, ça ne m'intéresse pas de m'attarder sur le négatif. Jennifer est catholique également. Je lui ai transmis mais pas imposé. Lorsqu'on élève un enfant, on essaie de lui léguer des valeurs, de le mettre sur les rails avec ce qu'on a. C'est grâce à sa foi qu'elle est aussi de retour. Elle a cette mentalité faite d'espoir et d'optimisme que vous offre la religion. »
L'ESPOIR :
« Je souhaite qu'elle se fasse plaisir surtout. Le reste viendra automatiquement. Elle se sent de mieux en mieux dans sa peau. Aujourd'hui, elle essayait une très jolie robe et elle me disait : 'Papa, je veux perdre une taille encore et ce sera parfait.' Mais rassurez-vous, elle n'arrêtera pas de manger, mais bossera dur. Avant, en tant que père, je n'étais pas d'accord pour qu'elle arrête, pour qu'elle se décourage. Je l'ai stimulée car je ne voulais pas qu'elle quitte la discipline en perdante. C'est surtout parce qu'elle adore le jeu, le tennis et qu'elle l'aurait regretté toute sa vie. Aujourd'hui, elle a prouvé ce dont elle est capable. C'est une gagnante, elle peut s'arrêter demain. »
En 2002 :
Article paru dans 'L'équipe' le 27 Janvier 2002
MELBOURNE,
de notre envoyé spécial
L' Équipe : Aviez-vous déjà joué un match par cette chaleur (36° à l'ombre) ?
Jennifer Capriati : Non, c'étaient sans aucun doute les conditions les plus difficiles que j'ai connues pour un match de tennis.
L' Équipe : Que ressentiez-vous sur le court ?
J.C : C'était irrespirable, l'air était si épais et si chaud. Même lorsque les points n'étaient pas longs, je sentais que mes jambes pesaient une tonne. Je ne pensais qu'à me réfugier à l'ombre ou à m'asseoir.
L' Équipe : Vous avez malgré tout réussi à conserver votre combativité, c'était difficile ?
J.C : En général, j'essaie de ne pas montrer mes émotions sur le court, surtout si je commence à être fatiguée. Je ne veux pas donner d'indication à mon adversaire. Cette fois, c'était impossible de cacher quoi que ce soit pour Martina comme pour moi. Nous étions toutes les deux en mauvais état mais je me rappelais qu'avant de venir en Australie, je m'étais entraînée très dur, que ce soit physiquement ou sur un court de tennis. Alors je me disais que j'avais forcément quelques réserves pour aller au bout et que je devais les utiliser pour donner mon maximum. Et j'ai donné absolument tout ce que je pouvais.
L' Équipe :Parlez-nous du match lui-même ...
J.C : Il a mal commencé pour moi. Je commettais des fautes, je me déplaçais mal. Et avec cette chaleur, je me demandais comment j'allais pouvoir revenir. Lorsque j'ai pris un ' toilet break' à 3-0 contre moi au deuxième set, j'ai fait enlever les bandes qui m'enserraient le haut des cuisses et, à partir de là, je me suis sentie mieux. Avant, les bandes me serraient tellement que je ne pouvais pas courir.
L' Équipe : Vous avez tout de même dû sauver quatre balles de match avant de remporter le deuxième set ...
J.C : Oui, et à chaque fois que je me suis retrouvée à un point de la défaite, j'ai réussi à me montrer agressive et ça a payé.
L' Équipe : Après avoir remporté le tie-break du deuxième set, vous avez eu droit à dix minutes de repos. Qu'avez-vous fait pendant ce temps ?
J.C : Je me suis allongée sur un lit au vestiaire et, pendant dix minutes, j'ai bu énormément alors qu'on me passait de la glace sur tout le corps. Je n'ai même pas pris de douche ou changé de vêtements, j'étais trop fatiguée pour ça. Pas loin de moi, je voyais Martina qui recevait le même traitement. Nous ne nous sommes pas dit un mot, nous n'en avions pas la force.
L' Équipe : Au troisième set, vous paraissiez en meilleur état que Martina ...
J.C : Quand on revient comme je l'avais fait au deuxième set, on attaque la dernière manche avec un moral plus haut que celui de l'adversaire. Martina a eu une belle réaction pendant deux jeux et puis après, elle était trop fatiguée et j'ai pu terminer.
L' Équipe : Qu'avez-vous pensé du niveau de jeu de Hingis durant la première moitié du match ?
J.C : Ça faisait très longtemps que je ne l'avais pas vue jouer aussi bien. Ça n'avait rien à voir avec la finale de l'année dernière. Sinon, à l'époque où elle m'écrasait, je pense qu'elle jouait encore mieux.
L' Équipe : À partir de quand avez-vous commencé à penser à la victoire?
J.C : J'y ai pensé en entrant sur le court, forcément, j'étais positive dans ma tête. Sinon, après ce début de match si difficile, j'y ai repensé après avoir gagné le deuxième set. Là, je me si dit
qu'avec une telle remontée, même si j'étais crevée, Martina l'était sûrement autant que moi et qu'en plus elle avait dû prendre un sacré coup au moral.
L' Équipe : Cette victoire est-elle plus importante que celle que vous aviez remportée il y a un an ?
J.C : C'est toujours difficile à dire mais c'est vrai que, compte tenu du fait que j'avais un titre et une première place mondiale à défendre, ça me mettait de la pression sur les épaules. Avec en
plus ces conditions de jeu particulièrement difficiles, je pense que c'est une très grande victoire que j'ai remportée. C'est sans doute plus fort qu'il y a un an même si je garde un souvenir particulier de mon premier titre du Grand Chelem.
L' Équipe : On vous a vue au téléphone sur le court, juste après la victoire. A qui téléphoniez vous ?
J.C : À mon frère, qui est en Arizona, et qui venait de regarder le match avec ses copains. Il y avait tellement de bruit autour de lui que je n'entendais pas ce qu'il hurlait dans le téléphone! La seule phrase que j'ai comprise, c'est quand il m'a dit que j'avais sans doute un peu plus de ... je dirais de ce quelque chose de masculin ..., que lui.
L' Équipe : Après un match aussi dramatique et serré, avez-vous éprouvé un peu de pitié pour Martina Hingis ?
J.C : Pas du tout, et je pense qu' elle n'en aurait pas eu pour moi si elle avait gagné. Mais c'est normal.
Propos recueuillis par Alain Deflassieux
Article paru dans 'L'Équipe', le 27 Mai 2002
Sereine à plus d'un titre
Jennifer Capriati n'est pas inquiète à l'idée de défendre son trophée. Son doublé en Australie l'a rassurée.
Le mental, c'est ce qui semble compter le plus pour la numéro 1 mondiale car elle reste persuadée que c'est dans la tête que se joue la victoire ou la défaite. L'évocation de la pression qui pèsera sur ses épaules à Roland-Garros ne génère cependant aucune idée noire : 'Le fait d'entendre à longueur de journée les gens qui se posaient la question de savoir si oui ou non j'allais être capable de défendre mon titre à l'Open d'Australie avait provoqué une certaine pression dans mon esprit. Mais c'était une pression agréable qui m'avait plutôt mise en confiance. Je n'allais pas me plaindre de me trouver dans la situation qui était la mienne en tout début de saison, avec la perspective d'avoir deux titres du Grand Chelem à défendre durant les cinq premiers mois de l'année. Beaucoup de joueuses auraient aimé être à ma place. Alors, la pression que tout le monde redoute est devenue pour moi une pression positive. Les titres, je les avais déjà en poche. Les défendre, c'était du bonus. Cette attitude m'a aidée à conserver mon titre en Australie, j'espère qu'il en sera de même à Roland-Garros'.
Autre facteur positif, l'Américaine ne ressent que peu de difficulté à adapter son jeu à la terre battue européenne : 'Il me faut un peu de temps pour me réhabituer chaque année, mais ce n'est pas un problème car la saison sur terre qui mène à Roland-Garros est longue. Il faut même plutôt que je fasse attention à ne pas trop jouer pour ne pas arriver trop fatiguée à Paris. Sur le plan physique, je n'ai pas énormément d'efforts à produire car depuis quelques années que je travaille régulièrement mon physique je suis toujours en bonne forme. Sur le plan technique, le plus difficile est de retrouver le bon jeu de jambes. Le reste se passe dans la tête. Il faut se concentrer sur les concepts du jeu sur terre battue, c'est-à-dire savoir que les échanges seront longs et les points plus difficiles à gagner. Le mot qu'il faut avoir toujours présent à l'esprit pour ne pas se frustrer sur terre, c'est 'patience''.
Pourtant, Capriati n'a jamais eu la réputation sur le circuit féminin d'être quelqu'un de particulièrement patiente. Elle en convient. Jamais encore elle n'a réussi à regarder en entier les enregistrements de ses finales victorieuses dans les tournois du Grand Chelem. 'J'ai les cassettes chez moi, mais je ne regarde jamais un match complet, c'est trop long. J'en revois parfois des morceaux, comme la fin de match l'année dernière à Roland-Garros avec ce suspense terrible. C'est un moment agréable à revivre. Mais la cassette qui m'amuse le plus, c'est celle de la dernière finale de l' Open d'Australie. Quelquefois, lorsque je suis chez moi avec ma mère et qu'il n'y a rien de bien à la télé, on en regarde un bout. Et là il y a de l'ambiance, on hurle : 'Ouais, vas-y ! Tu l'auras !' Ce qui m'amuse le plus, ce n'est pas la manière dont j'ai réussi à retourner la situation contre Martina, mais de voir la tête de mes parents dans la tribune. Pendant le match, je ne les regarde quasiment jamais et je ne peux pas voir leurs têtes durant les échanges. Là, leurs grimaces, leurs mimiques et leurs réactions me font vraiment rire. Je dis ça parce que mes parents, mon frère et moi formons une famille très unie, même si mon père et ma mère sont divorcés'.
Une famille unie, des victoires à la pelle, trois titres du Grand Chelem, la place de numéro 1 mondiale, tous ces éléments réunis font que Jennifer Capriati n'a Jamais été aussi heureuse de sa vie. 'J'ai conscience de vivre depuis un an et demi une période d'immense bonheur. Mais c'est pour connaître ce genre de bonheur que je joue au tennis depuis que je suis petite. Compte tenu de tout ce qui s'est passé dans ma vie, dans ma carrière, j'apprécie encore plus cette période. J'ai maintenant la sensation d'être récompensée de tous les efforts que j'ai pu produire depuis que je suis gamine et de toutes les difficultés que j'ai pu surmonter. C'est donc une immense satisfaction à la fois sur un plan personnel et familial'.
Alain Deflassieux
Article paru dans 'L'Équipe', le 30 Juillet 2002
(Dans le cadre du feuilleton de l'été : Il y a dix ans, Barcelone)
Capriati, le poids de l'or
La jeune surdouée du tennis américain a mis plus de huit ans pour digérer son premier grand titre.
Ce jour-là, cependant, nul ne doutait que Jennifer Capriati viendrait vite se mêler au duel Seles-Graf au sommet du tennis féminin. A Barcelone, dans la fournaise, elle avait dominé en demi-finale Arantxa Sanchez, soutenue par la garde d'honneur d'une famille royale au grand complet, puis Steffi Graf en finale, malgré la perte du premier set. Elle n'avait pas laissé entrevoir la moindre faiblesse, le moindre doute annonciateur de ses déboires futurs.
Arrivée à 14 ans sur le circuit pro, poussée par son père, un ancien cascadeur italien, et par sa mère, une hôtesse de l'air américaine, Jennifer Capriati était la dernière en date des enfants prodiges du tennis féminin. Son émergence, coïncidant avec la retraite de Chris Evert, tombait pile pour le business aux États-Unis. Demi-finaliste à Roland-Garros en 1990 dès sa première participation, puis l'année suivante à Wimbledon et à l'US Open, elle avait marqué le pas au début de l'année 1992, mais ce demi-échec avait été estompé par la large médiatisation de son premier million de dollars de gains.
Sportivement, la médaille d'or semblait devoir la relancer. Une petite phrase glissée après la cérémonie protocolaire annonçait pourtant un avenir moins rose : 'Les Jeux Olympiques, c'est tellement plus amusant que le circuit normal', avait-elle soupiré. 'Elle voulait aller à l'école, constatera ensuite son entraîneur de l'époque, Pavel Slozil,
Aux JO, Jennifer avait choisi d'habiter au village olympique, malgré l'absence d'air conditionné dans les chambres qui rendait difficile la récupération. Elle y avait retrouvé une autre fraîcheur, la fraîcheur d'âme, au milieu de la masse des concurrents, soulagée pour un temps du poids de responsabilifés qui l'écrasaient.
La bulle d'air de la médaille d'or creva un an plus tard, après une élimination au premier tour de l'US Open contre la Russe Leila Meshkhi. 'Après cette défaite, reconnut-elle, j'ai passé une semaine au lit, dans le noir, seule. J'étais complètement déprimée. Je haïssais la vie. Lorsque je me levais et que je me regardais dans la glace, je me trouvais si moche et si grosse que je voulais me tuer. Vraiment'.
Alors elle tua à sa manière la championne naissante à laquelle elle ne voulait plus s'identifier. En décembre 1993, elle fut inculpée pour avoir chapardé une bague dans un supermarché. Six mois plus tard, en mai 1994, elle fut arrêtée en possession de marijuana, en compagnie d'autres jeunes qui l'accusèrent d'avoir usé de cocaïne et d'héroïne. Une longue cure de désintoxication de la drogue et du tennis commençait. Elle n'en sortirait gagnante que sept ans plus tard.
Philippe Bouin
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